Lettre ouverte aux géants de l’industrie du vêtement, par Florence Victoire Satto, TheGoodGoods

« Why – despite proclaiming our ethics loudly – do we wait for companies to be caught out, rather than actively demanding change? » (1)

De la médecine et de la mode. Mon KPI c’est le bien-être humain

Je suis médecin, radiologue. Mon travail consiste à mettre un nom sur un problème que les autres voient sans le comprendre, à proposer des solutions à la lumière de la littérature scientifique. On m’a formée à avoir une approche holistique, écosystémique, dans le but de préserver l’homéostasie : l’équilibre entre toutes les parties. On m’a appris que la santé est un état de bien être global, physique mais également mental et environnemental.

Dans la même vie, je suis fascinée par le vêtement dans toutes ses dimensions : artistique, sociologique et économique. Il y a huit ans – cherchant désespérément à dissoudre mon hyperactivité dans l’action – j’en ai fait un second métier à travers l’écriture, et depuis 2 ans, à travers un média que j’ai cofondé avec mon frère Thibault (2). J’ai alors eu à rédiger un dossier sur l’impact environnemental et humain de l’industrie du vêtement (3). Lorsqu’avec stupeur j’ai réalisé que j’extrayais plus de données scientifiques que je ne l’avais fait pour ma thèse de médecine, j’ai pensé que j’avais un rôle à jouer.

Je ne vais pas vous parler des chiffres terrifiants que nous connaissons tous (4) , je ne vais certainement pas employer le terme d’urgence, ou dépeindre un récit d’anticipation pessimiste. Je vais vous parler de ce que je connais le mieux : l’Humain, votre client final.

Au-delà des statistiques, ce que j’ai remarqué, c’est le mal-être grandissant des gens de ma génération et de mon pouvoir d’achat.

  • Photo Daitsuke Takakura

Il existe une perte d’inspiration, de confiance en une industrie en décalage avec la sensibilité et les aspirations de ses consommateurs. L’habillement, forme d’expression artistique la plus démocratique, est aujourd’hui bridé par son propre système, un système linéaire qui produit infiniment, copie des pièces de luxe qui n’ont plus le goût d’extraordinaire.

L’habillement, forme d’expression artistique la plus démocratique, est aujourd’hui bridé par son propre système, un système linéaire qui produit infiniment, copie des pièces de luxe qui n’ont plus le goût d’extraordinaire.

Parallèlement, tout comme les jeunes marques d’aujourd’hui, la conscience écologique fait partie de notre ADN. Le fait qu’elle soit préoccupante pour nous préfigure déjà qu’elle sera innée pour nos enfants.

«  83% of millennials today would boycott a brand for ethical reasons and, according to GLAMOUR’S 2019 activism survey, 82% of readers would never wear fur. » (1)

Nous avons grandi dans le confort matériel pléthorique qu’apportait un modèle de croissance infinie. Aujourd’hui nous connaissons non seulement ses limites mais avons également conscience de la finitude de notre condition. Il ne s’agit donc plus d’avoir, il s’agit d’être. Il s’agit de chercher son identité pour se réaliser, comprendre le sens de sa vie, éprouver sa singularité, et l’authenticité d’une relation privilégiée, avec l’autre. L’autre c’est un être humain, mais c’est aussi une marque. Et cette notion qui est compliquée à comprendre quand on est une marque, car la sensibilité est un matériel difficilement exploitable par les datas. D’autant plus compliquée quand on a la responsabilité d’initier le changement à l’échelle mondiale.

Que faire ? On peut se lancer en politique – mais les ambitions des marques semblent trop personnelles pour œuvrer au profit d’un futur collectif. Ou bien on peut user des talents et de la force de son industrie.

Géants de l’industrie du vêtement : c’est ici que votre rôle est immense.

« Accepter de sacrifier du présent personnel au profit d’un futur collectif. » Kant par Étienne Klein – À propos du progrès

Parce qu’il sera demandé beaucoup à ceux qui sont beaucoup dotés, c’est à vous de prendre le pas de l’entreprenariat contributif, d’avoir l’intelligence de mener au changement, pas seulement parce que vous avez le plus gros impact social et économique, mais parce que l’industrie de la mode est par excellence un précurseur. C’est à vous de donner le ton de la transition sociale et environnementale pour la santé de nos écosystèmes et en premier lieu celle de vos modèles économiques. C’est à la mode de préserver l’excellence, son rôle d’avant-garde, son lead d’innovation. C’est à vous de révéler votre humanité, parce que la transparence va devenir la règle, et que contre toute attente, on est plus fort en montrant ses vulnérabilités, c’est même à partir de là qu’on peut travailler.

Je suis convaincue de la puissance des potentiels multiples et des synergies entre des domaines apparemment antithétiques. L’eutrophisation (6) des milieux naturels par l’emploi massifs d’intrants chimiques, c’est en apparence et à court terme bon pour l’industrie de la mode mais évidemment c’est immédiatement mauvais pour la santé et l’environnement, ce qui se paiera plus tard. La production de 100 milliards de pièces d’habillement par an pour 7 milliards de personnes, c’est une aberration environnementale et comportementale, qui traduit un mal-être dans la quête frénétique de l’avoirIn fine, ni la médecine ni la mode ne peuvent faire l’épargne de l’écologie.

Image robe plastique. Crédits @Greenpeace.

J’ai choisi de mettre mes compétences scientifiques et artistiques au service d’une cause éthique, humainement et socialement responsable, en faveur d’un futur désirable qui porte -au sens propre- les valeurs de notre génération.

J’ai choisi de faire la lumière sur les héros cachés, et permettre aux acteurs de se rencontrer en vue de faire levier et grandir.

Le 29 mars 2019, Tomorrow! Expeditions a fait confiance à Thegoodgoods pour organiser la première expérience immersive consacrée à la mode durable et circulaire (7). Durant une journée conçue comme une boîte à outils, nous avons réalisé un parcours itinérant auprès des pionniers de la circularité, engagés pour une responsabilité sociétale. Ils ont partagé leur expertise sur des thématiques multiples : labelisations, la puissance de la technologie blockchain pour certifier les actions responsables et les attester auprès du consommateur, marketing intelligent, transparence, recyclage industriel, néo-matière, dépossession.

Parmi nos clients et participants, un tableau de personnes aux profils riches et variés, qui ont échangé dans l’enthousiasme : des représentants du groupe Balenciaga, Richemont, du Business Of Fashion, du Journal du Luxe, des cosmétiques Seasonly, de l’Institut Français de la Mode, des spécialistes en marketing et en relation presse, des expertes en sourcing de matières responsables, une experte en intelligence artificielle, et – signe des temps ! – des actifs de la fast-fashion ayant l’envie de transformer leurs pratiques, faisant face à la difficulté de commencer quelque part.

Ensemble, nous avons échangé dans la bienveillance sur les solutions existantes permettant de potentialiser les bonnes pratiques, d’élargir les modèles existants. Pas de slides congestionnées ou de bullets points péremptoires. Personne ici n’a d’idées prêtes-à-l’emploi, rien n’est simple et nous sommes à l’aube du changement. Mais conjointement , nous pouvons travailler à changer nos croyances et notre rapport à la matérialité

Marques, géants de la mode et du luxe : vous avez l’opportunité d’offrir à l’industrie un repositionnement sain et de rendre par l’exemple vos bonnes pratiques virales. De vous rapprocher de l’humain pour mieux le comprendre, afin de travailler avec et pour lui et pour votre industrie à un futur souhaitable.

En médecine lorsqu’on applique une solution à un problème, cela s’appelle un traitement. Lorsqu’on applique ce traitement en amont de la réapparition du problème, cela s’appelle de la prévention secondaire. Et lorsque l’on prend des mesures empêcher la survenue première du problème, cela devient de la prévention primaire. C’est un terme que j’aimerais qu’on applique ensemble aujourd’hui à cette industrie.

Alors, la médecine ou la mode ? En l’état actuel de ma vie professionnelle, je ne suis plus sûre de savoir dissocier les deux.

Victoire Satto @victoiresatto Co-fondatrice Thegoodgoods Média & Conseils – Style en conscience & marques de mode responsables avec son frère Thibault Satto

1 – Can the high street *ever* be sustainable?  – https://www.glamourmagazine.co.uk/article/high-street-sustainability-debate?fbclid=IwAR3oe0m2iIpWTozPJWqOv_65R6jTWpsjdgS2Zv8dFftAAbDqgfb9nkWFrKo

2 – Thegoodgoods – www.thegoodgoods.fr

3 – Anatomie d’un habit – http://thegoodgoods.fr/a-propos/the-good-goods-la-genese-vetement-ethique-responsable-mode-durable-histoire-victoire-satto-magazine-manifeste-a-propos-about-sustainable-fashion-magazine-organic-fair

4 – Greenpeace – Time Out For Fast Fashion – http://www.greenpeace.org/norway/Global/norway/Milj%c3%b8gifter/Dokumenter/2016/Fact-Sheet-Timeout-for-fast-fashion.pdf

5 – Gunter Pauli pour l’ADN – https://www.ladn.eu/entreprises-innovantes/marques-engagees/pourquoi-les-entreprises-doivent-passer-leconomie-bleue/

6 – Impacts of 120 years of fertilizer addition on a temperate grassland ecosystem – https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC5369769/

7 – La première expérience immersive consacrée à la mode durable et circulaire (http://thegoodgoods.fr/projets/tomorrowexpeditions-experience-immersive-mode-durable-circulaire-bof-panoply-recycleather-fairly-made-organica-precious-fiber-blockchain-textile-nelly-rodi)

Crédit photo pour le portrait de Florence Victoire Satto : la très talentueuse Claire Grandnom

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