Halte aux sceptiques de la transition « écolo-nomique » ! par Fabrice Bonnifet

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« Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise » a dit Jean Monnet. Et bien nous y sommes ! Le monde vit en survitesse, la mondialisation n’apporte pas que du progrès, les inégalités se creusent. En parallèle, les entreprises voient leurs marges s’éroder et les salariés, leurs conditions de travail se tendre. Le rappel à l’ordre est en cours, caractérisé notamment par l’augmentation des événements associés aux dérèglements climatique et les mouvements sociaux. Combien de temps les modèles pourront-ils être « optimisés » sans que personne n’en ressente réellement le bénéfice ? N’est-il pas temps de tenter une sortie par le haut ?

Nicole Notat et Jean-Dominique Senard vont rendre leurs conclusions pour une reconnaissance du rôle social des entreprises, dans le cadre de la future loi Plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises (Pacte). Ne nous trompons pas. On parle bien d’un projet ambitieux de croissance plus soutenable, on parle bien d’aider les entreprises à s’adapter aux enjeux mondiaux et on parle bien aussi de transformation. C’est en partie pourquoi les échanges autour de ce projet de loi s’annoncent houleux.

La transition, inéluctable, vers une économie bas-carbone, plus compatible avec la capacité de la planète à « digérer les externalités négatives » associées aux activités humaines (pollution, surexploitation des ressources non renouvelables…), et vers un plus grand respect de l’humain dans les processus de production de produits et services, est de nature à induire à la fois l’émergence de nouveaux modèles économiques, de nouveaux comportements et de nouvelles formes de profits.

Mais dès lors que le système est remis en question, les changements arrivent. Ils sont toujours redoutés, souvent subis, rarement choisis. En réalité personne ne résiste au changement lui-même, mais à la rupture générée par le changement. Il ne s’agit pas de minimiser les résistances inévitables : la rupture est de nature à effrayer car elle représente l’abandon d’un « comment on fait aujourd’hui » (que l’on connait bien sans pour autant forcément l’apprécier), pour un « comment on fera demain » (que l’on ne connait pas et dont on a souvent peur) ! Oui, le défi est colossal, en particulier sur le front du climat : il s’agit de diviser par 3 des émissions de CO2 globales à l’échelle planétaire dans les 32 ans à venir. Et là où le bât blesse, c’est qu’il faut cesser de penser que « le changement, c’est pour les autres ». Lorsque notre président, à l’occasion de son récent voyage en Chine, rappelait à l’Empire du Milieu ses engagements lors des Accords de Paris, rappelons-nous également les nôtres : en France, le bilan carbone par citoyen est d’environ 10 tonnes de CO2 par an, malgré une électricité à 85% décarbonée. Cela nous confère une responsabilité en matière d’équité face aux autres nations moins nanties, et donc nous conduire à devoir diminuer nos émissions de C02 directes (transport, agriculture…) et indirectes (importation de produits électroniques, confection…) d’une manière plus drastique que la moyenne mondiale.

Ce constat fait, doit-on pour autant craindre, comme certaines instances patronales, une règlementation qui va affaiblir notre tissu économique, alourdir les contraintes des sociétés et entrainer des distorsions de concurrence pour les sociétés françaises ?

Non, la transition n’est pas une utopie qui refuse le principe de réalité. Comme on le voit avec les solutions collaboratives, conçues sur la base de participation citoyenne, en mode contributif ou encore sur la mutualisation des biens ou infrastructures, les acteurs privés qui ont à la fois compris les attentes profondes du client et de l’usager, intégré les défis climatiques à leurs modèles et adopté les atouts digitaux, sont prompts à s’approprier les concepts de la « sharing economy » en vue de développer leurs offres. Et il en sera de même pour toutes les solutions bas carbone. Alors oui, la nouvelle économie issue de la transition « écolo-nomique » fera des gagnants et des perdants, avec d’un côté ceux qui refusent les nouvelles règles du jeu et de l’autre ceux qui feront un atout d’un business qui se conçoit autrement que comme source de profit exclusive pour les seuls actionnaires au détriment des parties prenantes et écosystèmes. Ne dit-on pas que lorsqu’on aura abattu le dernier arbre et mangé le dernier poisson, on s’apercevra que l’argent n’est pas comestible ? La loi du marché fera alors ressortir les meilleurs – et non les plus rentables parce moins disants socialement et environnementalement parlant. Faut-il s’en plaindre ?

Cependant, malgré le caractère d’urgence des mesures à mettre en place pour réussir la transition, il est absurde d’imaginer que tout va changer en quelques mois. A ce stade, est-il utile de rassurer les sceptiques ou les cyniques qui s’inquiètent du fait que « si nous mangeons tous moins de viande, que vont devenir nos éleveurs ? » ;  que « si chacun produit sa propre électricité, allons-nous revenir à la situation des années 30 avec autant de tarifs que de producteurs ? » ; que « si le télétravail devient la norme, à quoi vont servir les millions de m² de bureaux inoccupés ? » ou encore que « si la location de tout remplace l’achat de tout, aurons-nous encore besoin de placards ;-)) ? ». Ce raisonnement à l’emporte-pièce, visant à décrédibiliser, n’apporte rien au débat, sinon de la procrastination. Et il entretient l’idée qu’il n’existe pas d’autres solutions que le statu quo. De grâce : ceux qui pensent que c’est impossible de changer de paradigme sont priés de ne pas déranger ceux qui essaient de concevoir des solutions autrement !

Bienvenue dans une ère économique où anciens modèles, modèles hybrides et nouveaux modèles vont coexister. Personne ne sait comment vont s’articuler dans 10 ans, 20 ans et plus, les solutions contributives positives proposées par les acteurs de la nouvelle économie avec celles qui font encore vivre l’économie d’aujourd’hui. Il n’y a pas lieu d’opposer ces deux approches et encore moins de stigmatiser les acteurs de l’ancienne économie – nous sommes tous collectivement responsable des excès qui ont été commis grisé par l’illusion de la croissance infinie dans un monde fini en ressources. Les solutions seront probablement encore longtemps dans l’hybridation, la mixité, la combinaison des modèles.

Compte tenu des changements à opérer, des investissements à consentir, des nouveaux modèles à la pertinence encore à démontrer, des formations à opérer pour que les vases communicants en termes d’emploi fonctionnent, la transition sera forcément lente. Cela laissera le temps aux ajustements de se mettre en place entre les différentes générations de solutions.

La fiscalité, la réglementation et les comportements vont provoquer des effets en cascade, qui vont changer finalement l’économie aussi globalement que radicalement, mais lentement. Dans la nature, s’adapter, c’est survivre. De même, dans le milieu des affaires, s’adapter se traduit souvent par savoir bouger plus vite que les autres. Et comme dans la nature : les plus adaptés resteront, les dinosaures disparaitront, et émergeront les « espèces » d’entreprises totalement en phase avec l’écosystème économique créé. Or il y a une différence fondamentale entre le phénomène d’évolution des entreprises et celui qui de la nature : les règles de Darwin s’imposent aux espèces alors que pour l’évolution vers une écolo-nomie plus en phase avec le paysage, nous avons (encore) les cartes en main. A nous de décider si ce changement est subi ou choisi. Alors pourquoi ne pas instituer un comité des parties prenantes en miroir du conseil d’administration qui garderait ses prérogatives actuelles ? Faire converger l’intérêt des actionnaires et celui des parties prenantes de l’entreprise, avec la nécessaire prise en compte des externalités générées par l’activité et du temps long, est indispensable.

Le plus difficile finalement est d’accepter le changement. Accueillons avec sérénité le débat sur le changement de statut de l’entreprise, le seul de nature à faciliter la transition vers une société plus désirable et créatrice de valeurs pour un plus grand nombre et pour longtemps. In fine, aligner l’intérêt de l’Entreprise avec celui de la Société va dans le sens de l’histoire. Prenons le pari que l’exemple de la France sera observé, et bientôt, imité.

Fabrice Bonnifet, président du C3D, est aussi le directeur développement durable du Groupe Bouygues
Cette tribune est parue le 22 janvier sur Le Cercle Les Echos

 

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