Le mythe du coût du travail, inspiré par Thomas Huriez, 1083

Depuis que l’on parle de « l’après » Covid et du redémarrage de l’économie, le sujet de la limite des systèmes engendrés par la mondialisation se fait largement entendre. S’il est impensable de totalement remettre en question les échanges internationaux, à quelles conditions une relocalisation serait-elle bénéfique, pour quoi et pour qui ?

Lors d’une conférence donnée par l’Orse et le C3D dans l’enceinte du MEDEF, en février 2020, nous avons choisi de présenter des personnes qui, dans leur métier, dans leur entreprise, sont quelque part sur le chemin de l’entreprise contributive. Nous avons proposé à Thomas Huriez, le fondateur de 1083, d’exposer sa vision.

C’était juste avant la crise dite du Covid19. Et aujourd’hui, ses propos résonnent très juste. Thomas Huriez, lorsqu’il a fondé son entreprise, a questionné les modèles d’affaire en place. Et pour cela, il n’a pas n’hésité à revoir les notions d’innovation, de management ou de performance. Thomas, c’est « l’homme qui a voulu re-fabriquer des jeans en France ». Et qui a réussi. Il est aujourd’hui une figure du made in France. Ou plutôt du re-made in France. Il a récemment écrit un excellent livre, Re-Made en France – page pub assumée – pour expliquer comment il a fait pour reconstruire toute une filière industrielle en France alors que même les savoir-faire avaient quasiment disparu. Il y raconte comment il a réussi ce pari de l’innovation par la relocalisation mais aussi quels ont été les freins pour réinventer cette façon de faire, de travailler, de vendre.

La notion de proximité a été au centre de toute son innovation – une innovation où le digital n’est qu’un support. L’axe de la proximité, c’est de tout rapprocher : le client et l’ouvrier, la production et la vente. C’est ce que Thomas appelle « le retour à une économie intelligente »….

Une source d’inspiration pour relancer l’économie, plus sainement ? 

Nous nous permettons ici de retranscrire son témoignage, également visible ici.

Thomas Huriez, président fondateur de 1083, le 26 février 2020

« J’ai fondé 1083. La distance entre Menton et Porspoder, un village au nord de Brest fait 1083 km. Notre démarche est de fabriquer des jeans à moins de 1083 km de chez vous, si vous habitez en France. On a choisi le jean parce que tout le monde en porte. Ce soir j’en vois moins que d’habitude mais j’imagine qu’en civil, le week-end, vous vous autorisez à en porter, j’espère 😉

Mon entreprise a été lancée il y a 6 ans en financement participatif. J’espérais vendre 100 jeans sur Ulule. On a en a vendu 1000. Nous étions 2, Grégoire, mon petit frère, et moi.

6 ans et demi plus tard, nous avons créé 150 emplois dans la filière textile en France. Nous avons relocalisé 7 des 8 étapes de la fabrication d’un jean, en France. Donc pour fabriquer un jean, il faut cultiver du coton, le filer, le teindre, le tisser, l’ennoblir, le couper, le coudre et le délaver.

A part la culture du coton, on a tout relocalisé

Et la culture du coton va arriver : on va devenir producteur de coton en 2020 ! On avait 2 stratégies pour essayer de devenir producteur de coton. Soit accélérer le réchauffement climatique, pour qu’en France, on puisse cultiver du coton. Soit exploiter, à travers nos vieux jeans, un gisement énorme de coton. On a développé une technologie – qui était lauréate de l’Ademe récemment – pour extraire le coton de nos vieux jeans. Et donc on parle du coût du travail effectivement dans le livre, où l’on partage toutes les découvertes au gré de notre aventure entrepreneuriale.

J’ai 38 ans. A l’école j’ai appris que l’avenir de la France c’était pas l’industrie, c’était le tertiaire. J’ai grandi près de Roman, dans la Drôme, où je n’ai connu que des fermetures d’usines.

J’ai été biberonné au fait que, effectivement, si tout allait mal, c’était à cause du coût du travail en France. Et à force de l’entendre, je ne me suis plus posé de question.

Et un jour, je suis arrivé dans un magasin Levis, j’ai regardé l’étiquette de prix : c’était 100 euros le jean. Et j’ai été dans un magasin voisin, H&M, et j’ai regardé l’étiquette de prix : c’était 30 euros le jean. Donc l’un est 3 fois moins cher que l’autre. Et en lisant les étiquettes de composition et de production de ces 2 vêtements, j’ai découvert qu’ils étaient faits du même matériau et fabriqué dans le même pays. Je me suis dit : c’est bizarre, à coût du travail égal, l’un est 3 fois plus cher que l’autre !  C’est quoi le truc ? Je me suis aperçu que dans la filière textile, le gros de la marge est pris par le commerce, la distribution et le marketing. Et donc ça veut dire que si H&M achète un jean pour 10 euros et le vend 30 euros et que Levis vend 100 euros le jean à 10 euros, il y en a un qui fait fois 3 et l’autre fois 10. Je me suis dit : tiens, moi je peux reprendre le modèle économique d’H&M et me positionner sur le marché de Levis… ça veut dire que le jean à 100 euros, je peux le fabriquer pour 30 – 35 euros, et alors je devrais être rentable puisque j’ai le même business model que Décathlon et H&M…

C’est ce pari que j’ai fait en 2013. Depuis, je suis rentable – j’ai toujours été rentable. Le modèle économique d’H&M fonctionne sur le marché de Levis. Et grâce à ça, sans réinventer le cout du travail, on a pu relocaliser 7 des 8 étapes de la fabrication du jean en France. Sur les 100 euros que vous dépensez quand vous achetez un jean 1083, vous financez la TVA en France, la marque en France, la distribution en France, l’atelier de délavage en France, l’atelier de confection en France, la coupe, l’ennoblisseur, le tisseur, le teinturier et le filateur sont français.

Sur les 100 euros que vous dépensez pour un jean 1083, 97 restent sur le territoire.

Certainement que sur le coût du travail, il y a des choses à améliorer, je n’en sais rien. Je dis juste que si je n’avais pas été biberonné à l’idée que rien n’était possible à cause du coût du travail, alors j’aurais peut-être été plus rapide dans ma découverte de la liberté que j’avais de choisir un modèle économique qui me permettait de créer de l’emploi en France. Et c’est ça mon propos dans le livre. A trop taper sur certains sujets, on en oublie d’autres possibles, très puissants. Grace à ce changement de modèle économique, j’ai divisé par 3 mon prix de vente puisque j’ai pris le modèle économique d’H&M. Si on améliore le coût du travail, on pourrait gagner 1, 2 ou 3% sur le prix de revient, donc sur le prix du jean. C’est anecdotique par rapport au fait de diviser par 3 le prix, en termes de compétitivé.

Le propos du livre, c’est : réfléchissons ! Soyons rationnel, gestionnaire… ne tombons pas dans des pensées « reflexes », mais dans de vraies réflexions.

Pour rebondir sur le sujet du rôle rôle d’une entreprise : ce que l’on se dit tous les jours, c’est que, les changements vont s’imposer à tous. Autant être les précurseurs ! Sinon on n’aura pas accès aux opportunités. Il faut passer du défensif à l’offensif pour être les précurseurs.

De nombreuses entreprises, n’ont pas de directeur développement durable. Chez nous, nous avons mis en place un truc très simple : tout le pôle administratif gère l’argent, les gens et l’environnement. Ce sont les 3 ressources indispensables à la bonne vie à long terme de l’entreprise. Puisqu’un un bon gestionnaire, dans notre tête à tous, c’est celui qui doit   bien gérer l’argent. Effectivement. Mais de la même manière, il faut aussi bien gérer les gens, sinon ça explose ! Et si on gère mal l’environnement, si on gère mal ses ressources, au bout d’un moment, on n’a plus les moyens de travailler !

Cela se concrétise très simplement chez nous avec le responsable financier qui est aussi le responsable des RH et de l’environnement. Son devoir est d’être aussi exigeant sur la partie financière que sur la partie humaine et sur la partie écologique.

Quand on met les 3 curseurs en haut, on fait ce que vous faites : on enlève les bouteilles plastiques, on enlève, et ça prend un peu de temps, c’est normal, les gobelets, et petit à petit, on « nettoie » nos entreprises de toutes ces choses pas très vertueuses pour la planète qui ne sont pas très vertueuses et en fait pour nos entreprises non plus. »

Merci Thomas 😉

Celine

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