Le monde d’après ne va pas arriver tout seul… Il faut se bouger pour le faire émerger ! par Jean-Philippe Decka, entrepreneur et fondateur du podcast Ozé

C’était beau pendant le premier confinement et franchement, j’y ai cru à fond ! Ces quelques semaines enfermées nous avaient permis de comprendre ce qui a vraiment de la valeur, ce qui compte dans notre vie et ce qu’on doit changer dans notre modèle de société. Ne perdons pas ces élans d’engagement pour le monde d’après, un monde où on ferait autrement, où on serait plus solidaires et plus respectueux du Vivant.

Quelques mois plus tard, nous sommes à nouveau enfermés chez nous pour les plus « chanceux » et sur le front, exposés au Covid-19, pour les autres. Les plus chanceux ? Ceux qui travaillent depuis un ordinateur dans un bureau en temps normal, qui peuvent basculer en télétravail et qui représentent en grande partie les plus fortunés et les plus éduqués de notre « méritocratie ». C’est à eux, à nous en fait, que je voudrais m’adresser. Oui, nous. Parce que comme vous, je suis un « chanceux » coincé chez lui devant son ordinateur, bien au chaud.

Avec quelques mois de recul, force est de constater que les belles paroles du printemps dernier n’ont pas été suivies dans les faits. Le monde d’après que l’on appelait de tous nos vœux s’est malheureusement transformé en retour rapide au monde d’avant.

On peut questionner le choix de ce re-confinement mais tel n’est pas mon propos. Non, mon idée est plutôt d’appeler ceux qui, comme moi, rêvent d’un monde nouveau, à profiter de ce second confinement pour s’interroger de manière profonde sur nos choix de vie, sur nos valeurs et sur l’avenir que nous voulons pour nous et nos enfants. Parce que oui, au-delà du virus et des morts qu’il engendre aujourd’hui, ce sont bien les décisions que l’on prend maintenant qui vont déterminer le futur dans lequel on vivra demain. Comme le disait Joe Strummer il y a presque un demi-siècle : « the future is unwritten ». J’aimerais y ajouter : si l’on veut un monde d’après différent de celui d’avant, il va falloir agir pour le faire émerger parce qu’il ne va pas venir tout seul.

Je n’ai pas la prétention de me présenter comme modèle dans cette démarche, mais mon parcours personnel peut peut-être rassurer ceux qui en auraient besoin sur le fait qu’il n’est jamais trop tard pour s’engager dans la voie d’une réflexion au service de l’avènement d’un monde meilleur. Voilà maintenant trois ans que j’ai commencé à m’engager de manière personnelle et professionnelle dans la transition écologique. Pourquoi si tard ? Honnêtement, je n’y avais pas prêté plus attention que ça avant. On peut même dire que je dénigrais complètement ces « écolo-bobos-donneurs de leçons » il y a encore quelques années. Pour moi, l’important dans la vie c’était de gagner de l’argent, d’être un entrepreneur qui « réussit » en faisant une grosse levée de fonds, et de voyager partout. Et je trouvais ça tout à fait normal. Je ne questionnais pas cet idéal de vie parce que c’est ce que poursuivait une majorité des personnes de mon entourage de la start-up nation qui ont fait les mêmes études que moi à HEC. Au-delà de la critique que je porte à cet idéal d’un autre temps, je veux simplement dire qu’avant d’aspirer à un idéal peut-être faut-il se poser en profondeur la question de ce que l’on veut vraiment, profondément, durablement, et que nos actions soient guidées par cette réflexion et non par la pensée commune. Il faut questionner nos évidences, ce qui n’est pas toujours facile. Dans mon parcours, j’ai eu de la chance. La chance de pouvoir prendre du recul en allant vivre au Vietnam – un paradoxe, puisqu’il m’a fallu voyager loin pour prendre conscience, parmi tant d’autres choses, de la nécessité sans doute de moins voyager. J’ai moins travaillé et j’ai eu beaucoup de temps pour réfléchir. Réfléchir à ce qui a du sens pour moi et au sens que je veux donner à ma vie. Encore une fois, j’ai eu de la chance parce que j’ai eu le luxe de pouvoir me poser ces questions sans avoir à me demander ce que je mangerai le soir ou le lendemain. Face au sentiment d’inutilité de plus en plus criant que je ressentais dans mon travail, j’ai démarré cette introspection et ce faisant, j’ai pris conscience d’une montagne de choses.

J’ai été notamment saisi par l’urgence écologique en écoutant les discours de beaucoup de scientifiques et experts du climat, de la biodiversité et de l’énergie. Après une période de déni et d’incrédulité, j’ai été forcé d’admettre que le constat est accablant et terrifiant.

Il fallait à tout prix que je mette mes compétences au service de la résolution de ces immenses problèmes. Je me suis donc intéressé aux solutions et j’ai écouté pas mal de récits et témoignages de personnes qui se sont engagées dans la transition au sens large. C’est à dire des personnes engagées dans la construction d’un autre modèle de société où le Vivant n’est pas considéré comme une simple ressource, mais où l’Humain est une partie de ce Vivant. Un Vivant dont il faut préserver l’équilibre si on veut assurer la survie de l’Humain. Parce que oui ! C’est ça l’enjeu : assurer la capacité de l’Homme à vivre sur la seule planète habitable que l’on connaisse. Et pour y arriver, le consensus scientifique est sur ce point sans appel, il nous reste à peine 10 ans pour mettre en place les changements nécessaires…

Les témoignages que j’ai écoutés m’ont vraiment nourri et particulièrement ceux de personnes dont le parcours académique était similaire au mien : des diplômés du supérieur, qu’ils soient ingénieurs, commerciaux, agronomes ou chercheurs. Eux avaient en plus la particularité d’avoir fait basculer leur vie de manière radicale ou non pour s’engager dans la transition après un parcours professionnel classique. J’étais en admiration devant tant de renonciation : adieu le super salaire, les week-ends à New-York, le grand appartement à Paris et le statut social qui va avec. Et puis à force de les écouter, je me suis rendu compte qu’ils ne renonçaient à rien avec ce nouveau choix de vie. Bien au contraire, ils y gagnaient à chaque fois. Pas en argent, c’est sûr. Mais ils en tiraient tous quelque chose de plus fort, qui diffère en fonction de leurs valeurs, de ce qui les porte et les fait vibrer. Et ils sont nombreux à avoir déjà sauté le pas. Depuis 6 mois, je rencontre ces alumni, comme vous et moi, dans mon podcast Ozé, qui ne sont pas surmédiatisés ou portés en héros de l’entrepreneuriat, et qui pourtant font réellement bouger les choses à leur échelle en passant à l’action et en participant à l’émergence du monde d’après par leur engagement professionnel dans la transition. C’est le cas par exemple de Marguerite, devenue maraîchère après avoir passé les premières années de son parcours professionnel dans des start-up, ou d’Olivier qui après 5 années dans le conseil s’est engagé dans la finance éthique à La Nef, ou encore de Caroline, qui après 10 ans dans l’assurance est devenue formatrice pour l’association La Fresque du Climat et facilitatrice de transition. Quelles que soient la forme et l’intensité qu’aient pris les changements auxquels ils ont abouti, ces gens-là ont tous en commun d’avoir pris du recul et de s’être posé la question du sens de leur vie.

Cette prise de recul me donne aujourd’hui l’impression d’avoir été pendant des années un hamster courant dans sa cage. Croyant chercher un Graal, je tournais en rond. Et je tournais en courant. Une course effrénée, mais enfermée dans le cycle infernal production – consommation qui n’amène en fait qu’à l’épuisement des ressources de notre planète et à son encrassement – que ce soit par des déchets ou du CO2 – provoquant la disparition du Vivant, dont nous faisons partie intégrante. Voilà qui pourrait sans doute être le point de départ de toute réflexion sur le sens de nos vies : se rappeler qu’il n’y a pas l’Homme d’un côté et la Nature de l’autre. Il y a seulement la Nature dont l’Homme fait partie. Et la Nature, telle qu’on la connaît, est un fragile équilibre dont l’Homme est loin d’avoir percé les mystères. Ne cédons pas aux voix des sirènes qui nous promettent le miracle technologique permettant de continuer à vivre de la même façon qu’aujourd’hui ad vitam aeternam : comme Ulysse, ne nous laissons pas berner et écoutons ceux qui ont conduit sur ces sujets des réflexions et travaux informés et dument documentés, et ils sont nombreux (je pense par exemple à Jean-Marc Jancovici, Philippe Bihouix, ou Gaël Giraud pour n’en citer que quelques-uns, mais aussi aux rapports du GIEC qui ont beaucoup à nous apprendre).

C’est pourquoi, avec ce second confinement, j’aimerais inviter tous ceux qui comme moi ne sont pas sur le front mais au calme, à prendre le temps de se poser réellement la question du sens qu’ils veulent donner à leur vie et de ce qu’ils veulent laisser à la génération d’après, à leurs enfants.

Je sais qu’il n’est pas aisé d’opérer un changement de vie, que ce soit au niveau personnel ou professionnel. Même si on se rend compte qu’on n’est pas vraiment heureux dans ce qu’on fait, qu’on n’y trouve pas vraiment de sens ou que d’autres passions nous appellent ailleurs. Il existe des barrières conscientes ou inconscientes qui prennent le dessus et nous poussent à continuer dans la même voie. Des barrières comme la pression sociale ou familiale, la peur de dévier, d’être différent, voire marginalisé, l’instabilité financière, le renoncement à un statut, parmi tant d’autres. Mais les marginaux d’aujourd’hui sont la norme de demain. C’est le sens de l’Histoire et en tant que chanceux, nous nous devons de participer, avec ceux qui nous soignent, ramassent nos déchets et éduquent nos enfants, à l’effort de société en contribuant à une réflexion collective qui commence par une réflexion individuelle, que ce confinement nous donne sans doute l’occasion d’entamer ou de poursuivre. Faisons un pas de plus pour rejoindre les inventeurs du nouveau modèle de société que nous appelons de nos vœux, vers ceux qui, dans les entreprises, au sein de collectifs, en indépendant, avec une association, ont déjà commencé à dessiner les contours d’un monde d’après qui soit un monde meilleur : ils ont besoin que nous devenions légion, parce que ce monde ne va pas arriver tout seul.

Alors, on se bouge ?

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Quelques pistes pour alimenter la réflexion

Pour s’occuper avec des livres de références sur l’urgence écologique, la dynamique des système et la relation énergie – climat pendant le confinement :
– Dennis Meadows, Les Limites à la Croissance
– Philippe Bihouix, l’Age des Low Tech
– Jean-Marc Jancovici, Dormez Tranquilles jusqu’en 2100
– Matthieu Auzanneau, Or Noir – La grande histoire du pétrole
– Guillaume Pitron, La Guerre des Métaux Rares

Pour s’occuper à plusieurs de manière collaborative, en ligne, et prendre la mesure des changements nécessaires :
La Fresque du Climat
Atelier 2 Tonnes

Pour s’inspirer avec les récits de vie de personnes engagées qui nous ressemblent :
Ozé Le Podcast
Podcast Radical
2030 Glorieuses Podcast

Pour comprendre la situation du monde et l’urgence de s’engager :
Sismique Podcast
Thinkerview
ImagoTV

Pour entamer sa réflexion autour de la quête de sens, l’utilité de son travail et préparer son avenir :
Switch Collective
On Purpose
Make Sense
Ticket for Change
Little Big Impact

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