Une compta qui rend durable, par Hervé Gbego, Compta Durable

Il faut moins d’une seconde pour qu’une action d’entreprise change de main, 10 ans pour mettre au point un médicament, 40 ans pour avoir un Homme expérimenté, Il faut plus de 100 ans pour avoir un chêne. On ne peut pas jouer avec le temps.

Le débat est le suivant : la vision libérale, que nous avons fini par adopter contre notre gré en France, veut que chaque entreprise doive dégager du profit. Les entrepreneurs qui sont mis en valeur sont ceux qui deviennent riches.

Les GAFA affichent leur volonté de devenir supranationaux. Mais eux-mêmes finissent par avoir des doutes et ils ont raison. Pour un ménage, une entreprise et un état, on peut utiliser le même vocabulaire, mais la finalité n’est pas la même. Ce sont des finalités qui doivent s’organiser dans une cohérence fractale. La famille protège et favorise l’épanouissement des individus, l’entreprise développe et protège les moyens de répondre aux besoins in fine des individus et l’Etat protège l’environnement des individus et des entreprises. En tant qu’agent intermédiaire, l’entreprise dans des comptes aux citoyens et à l’état.

L’expert-comptable est l’un des maillons forts du capitalisme, dont l’objectif premier est de garantir la préservation du capital financier et principalement celle des intérêts de leur propriétaire. Or le seul capital que vous pouvez lire dans un bilan est le capital financier. Nos normes comptables ont délaissé la gestion des autres capitaux, environnementaux et sociaux, pourtant nécessaires à la survie même des entreprises dont nous avons en charge la gestion.

En travaillant sur le DD depuis plus de 10 ans au sein de l’Ordre des experts comptables, j’ai acquis la conviction profonde qu’il manquait un acteur essentiel sur le sujet : quelqu’un pour crédibiliser les démarches de l’entreprise et mesurer leur efficacité. In fine, quelqu’un pour redonner du sens à la notion de rentabilité. C’est ainsi que mon projet de créer Compta durable est né : un cabinet pour positionner l’expert-comptable comme un acteur du développement durable, comme un véritable relais entre l’État, les institutions régulatrices, et l’entreprise, et le positionner à travers ce qu’il sait faire de mieux : rendre compte d’une situation financière mais aussi extra financière.

Faire entrer des conceptions environnementales et sociales (RSE) dans la comptabilité de l’entreprise, c’est une façon de toucher à l’essence même de l’entreprise.

La question qui se pose est la suivante : comment développer son activité et faire du profit, tout en préservant les ressources naturelles et humaines ? Autrement dit : comment concilier performance financière et performance extra financière ?

Alors bien sûr, les entreprises me disent : qu’est-ce que ça me rapporte de prendre en compte ces enjeux ? Le fameux retour sur investissement très cher à nos dirigeants, Le ROI. Moi, je préfère poser la question autrement : à quoi sert votre entreprise et de quoi elle est composée vraiment ? Quel est le VRAI capital de mon entreprise ? Qu’est-ce qui est précieux et qui doit absolument être conservé ?

Revenons à l’étymologie du mot capital : le nom, le substantif est dérivé de l’adjectif capital, qui vient de tête, caput,  en latin. C’est ce qui est principal, ce qui est le plus important, comme la tête. D’où la peine capitale : on enlève la vie.

Alors qu’est-ce qui est capital dans l’entreprise?

• Le capital financier : il faut l’utiliser pour le transformer en actifs. Générer du profit…
mais aussi :
• Le capital humain :  tous d’accord pour préserver son intégrité.
• Et aussi le capital environnemental ou naturel : sans ressources naturelle, il n’y a pas d’humanité.

L’entreprise n’agit pas seule, elle est en interaction constante avec de très nombreuses parties prenantes. D’où l’idée de proposer une autre définition de l’entreprise que celle qui est dans le code civil (« la mise en commun de ressources dans le but de rapporter des profits. ») Il est difficile, voire totalement contreproductif, de donner à votre entreprise ce seul objectif de réaliser du profit, à tout prix !

C’est l’idée développée dans le rapport Nota-Senart que je salue : l’entreprise a aussi un objectif social, environnemental. Sans pour autant devenir une œuvre de bienfaisance, bien entendu.

Si on se donne cette nouvelle définition de l’entreprise, on doit redéfinir la structure du bilan de l’entreprise, qui est le document fondamental, avec le compte de résultat, qui permet de comprendre comment fonctionne l’entreprise, dans quel état elle est véritablement.

Bien sûr, le capital financier doit être au moins préservé ; et si possible, générer des profits. Mais ce doit être la même chose pour le capital humain et le capital environnemental.

Le bilan doit dire ce qui est capital et permettre à l’entreprise de piloter sa performance globale, c’est-à-dire sa performance environnementale, sociale et financière.

Et c’est ce que propose la méthode CARE, une méthode de comptabilité intégrée inventée par le professeur Jacques Richard de l’université Paris Dauphine.

CARE, Compréhensive Accounting In Respect of Ecology, est une méthode simple qui s’appuie sur les normes comptables actuelles dont le but est d’assurer la conservation unique du capital financier pour l’adapter et permettre la préservation du capital naturel et humain.

Si je gère une exploitation agricole, les normes comptables doivent me permettre d’assurer la conservation du capital financier de l’exploitant mais aussi d’assurer la qualité des sols, la qualité des eaux, la biodiversité, la santé du personnel etc. Le bilan comptable doit présenter l’ensemble de ses aspects. CARE propose donc une comptabilité en trois capitaux.

La question évidente qui vous arrive à l’esprit est : oui… mesurer le capital financier est simple, compter des euros, des dollars, des yens c’est facile alors comment fait-on pour intégrer la nature au bilan ? Comment mesurer le capital humain et le capital environnemental ? Comment donner une valeur chiffrée, à des choses qui semblent seulement dotées d’une valeur absolue, comme la santé, la nature ?

Les normes comptables y répondent, principalement au travers de deux approches :

  • L’approche dite de la Juste valeur (Fair Value en anglais)
  • L’approche dite du coût historique    

1° Voyons ce que donne la première approche à travers l’exemple d’un arbre.

Vous attendez tous de savoir par quelle recette magique, on donne une valeur à cet arbre.  10 euros, 100 euros, 1000, 10 000 ?

Vous rencontrerez sans doute des mathématiciens brillants, des vrais spécialistes qui vont faire des calculs extrêmement robustes pour donner la valeur de l’arbre. D’autres vous diront qu’il faut créer le marché dédié et la puissante loi de l’Offre et de la Demande donnera un prix à votre arbre. Et il existe une norme comptable internationale dite IFRS qui vous donnera la solution. Cette norme utilise l’approche de la juste valeur.

Selon cette méthode, la valeur de l’arbre à mettre dans le bilan est purement et simplement le cumul actualisé des avantages économiques futurs que l’arbre serait en capacité de générer. Par exemple : en faire des meubles ! Et donc la valeur de votre arbre dépendra du prix de vente de la penderie ou de la table que vous allez fabriquer dans votre entreprise.

C’est beau non ?  La valeur de cet arbre dépend de sa capacité à générer des avantages économiques futurs pour l’actionnaire. Et donc on actualise, via un taux d’actualisation souvent au doigt mouillé, le cash potentiel que pourrait générer cet arbre pour l’entreprise dans le futur.

Donc ce qui est capital n’est pas directement l’arbre, pris isolément, c’est sa capacité à générer du profit dans le futur. Mettez à la place de l’arbre un humain. Vous sentez la gêne ?

Vive la fair value ! Beaucoup d’ONG environnementales ont peur de la financiarisation de la nature et elles ont raison. Voilà comment on financiarise la nature.

Nous avons été formés à travailler avec cette norme, qui est dominante.  Et pour la plupart des comptables, il est difficile d’imaginer autre chose. Ces normes IFRS ont été conçues pour répondre aux besoins des marchés financiers : et donc, évidemment, cette norme parle bien aux marchés. Une entreprise est ici évaluée par sa capacité à générer du cash dans le futur et souvent par cet unique principe. C’est en cela que je ressens une gêne.

Or, il existe une autre norme, dite du coût historique, qui a toujours existé en France. Elle résume assez bien l’acception qu’on entend souvent « gérer en bon père de famille… »

Reprenons l’exemple de notre arbre. Dans la norme coût historique, on distinguera deux choses :

  1. L’utilisation de l’arbre par l’entreprise pour produire des biens et services.
  2. L’intégrité physique de l’arbre qui doit être préservée quelle que soit l’utilisation que l’on en fait. Si vous utilisez un sol, une rivière, un humain, un éléphant, vous devez être sensible à sa préservation quel que soit l’utilisation que vous avez décidée d’en faire.

Si vous décidez de couper l’arbre, vous ne respectez pas l’intégrité de l’arbre, à charge pour vous de trouver la solution pour reconstituer ce que vous avez dégradé. Par exemple, s’engager à replanter un autre arbre, ou avoir anticipé la destruction de cet arbre par le fait d’en planter un autre arbre plusieurs années avant.

Le profit doit être réalisé après que la première condition est respectée. Cela ramène à une notion bien connue en comptabilité. La notion d’amortissement. Un amortissement est le montant que vous mettez de côté dans le but de reconstituer un bien que vous avez dégradé en l’utilisant.

Pour résumer, dans la Fair Value (FV) prôné par les normes IFRS, on s’intéresse à la valeur du bien telle qu’elle est attendue par les actionnaires. Dans la vision coût historique (CH), on s’intéresse au coût de conservation du bien et en même temps au profit qu’on peut en tirer. Dans la FV on s’intéresse au potentiel d’un bien à générer de la valeur pour l’actionnaire. Dans le CH, on s’intéresse au bénéfice réalisé par l’entreprise après préservation des ressources naturelles et humaines. Mais dans la réalité, que vaut une entreprise ? Elle vaut ce qui a été fait ? ce qu’il faut dépenser pour la remplacer ? Ou elle vaut son potentiel ? Mais quel est son potentiel dans un monde en mouvement perpétuel ? Il y a l’avenir qu’elle s’est préparé ou qu’elle a consumé et il y a l’avenir de son environnement dont elle n’a pas la maîtrise ni la responsabilité.

Pour CARE, ce qui compte, c’est le coût historique et donc le coût de conservation. Tout doit partir de cet objectif initial : La conservation de ce qui est capital dans l’entreprise : ses ressources humaines, ses ressources environnementales, tout comme ses ressources financières.

Si l’ensemble est important, alors conservons les tous, pas l’un au détriment de l’autre.  Conservons-les séparément. Ne compensons pas, par exemple, la dégradation d’un capital naturel ou d’un capital humain par un capital financier.

Si je travaille pour votre entreprise, je ne vais pas compenser une dégradation de ma santé par une ressource financière. Au contraire, ma santé, mon intégrité physique n’a pas de prix. Elle doit être conservée, quelle que soit l’utilisation que l’entreprise fait de moi. C’est de cette conservation que l’on parle !

Nous ne devons pas dégrader la biodiversité et la compenser par une ressource financière … Que nous restera-t-il si nous financiarisons l’ensemble des ressources ?

Dans un bilan CARE, j’ai 3 capitaux.

Le capital financier, c’est la dette de l’entreprise vis-à-vis de ses actionnaires, qui doit être protégé, et il l’est largement !
Le capital naturel, c’est le coût de l’engagement que prend l’entreprise pour conserver un patrimoine naturel. C’est donc une dette vis-à-vis de la nature.
Le capital Humain, c’est le coût de conservation de la santé physique et psychique des individus.

A charge pour l’entreprise d’adapter son modèle économique pour rester profitable.

Gagner de l’argent oui, mais en préservant la nature et les Hommes.

Ce n’est pas un écologiste qui vous parle,
Ce n’est pas un gauchiste qui vous parle,
Je ne soutiens pas les thèses sur la décroissance.
Mais, malgré tous les discours sur la pollution, le réchauffement, le changement climatique, la plupart des pays n’ont pas encore consenti de sacrifices économiques ou politiques sérieux pour améliorer la situation.  Quand sonne l’heure de choisir entre croissance économique et stabilité écologique, nous choisissons majoritairement la croissance. Il nous vaudra pourtant mieux faire pour éviter une catastrophe.

Je crois viscéralement au libre-échange, à la libre circulation des personnes et des biens.  Je crois à l’économie de marché mais je refuse que tout se résume à l’unique conservation du capital financier. Je crois au capitalisme mais à un capitalisme plus global et qui donne le même degré d’importance à l’ensemble des capitaux financiers, environnementaux et humains.  

Les experts-comptables ont la technique pour mesurer le capital financier. La loi doit leur donner un nouveau rôle : celui de mesurer aussi et de rendre des comptes sur l’évolution du capital humain et du capital naturel dans le but de les conserver et non de les financiariser.  La préservation des vraies richesses que nous ayons. La richesse n’est pas que financière !!!!!!

Certes, la richesse financière est jusqu’à nouvel ordre une affaire privée et protégée par la loi dans une certaine mesure, alors que ce qui relève du capital humain et environnemental est en quelque sorte un emprunt fait à la communauté. La communauté va en prendre conscience de plus en plus et elle va demander des comptes parce qu’elle prend conscience que la valeur du tissu économique a plus de valeur pour elle que la valeur de chaque entreprise individuellement.

A celles et ceux, notamment les chefs d’entreprises qui pourraient dire : mais moi je m’en fiche ! Du moment que mon capital financier génère des profits, pourquoi je m’intéresserais au reste ? Je leur réponds qu’ils devraient s’interroger sur la pérennité de leur entreprise.

  • Consommer trop d’énergie pour produire n’est pas forcément une bonne nouvelle pour la rentabilité financière et est de plus en plus problématique vis-à-vis des parties-prenantes.
  • Dégrader la santé de vos salariés n’est pas une bonne nouvelle pour la rentabilité financière à long terme et problématique pour faire prospérer des talents, ceux qui vont assurer le dynamisme de l’entreprise.
  • N’y a il aucun moyen de gagner de l’argent quand on intègre l’écologie dans son modèle économique. Est-ce si aberrant que cela ?
  • Pensez enfin que l’enjeu réputationnel est énorme. On a le droit de ne pas être durable, mais ça se verra ! J’ai le droit d’être un salaud, mais ça se saura. Merci le “name and shame”. Et  les consommateurs peuvent s’en aller…..

Et voilà pourquoi, avec Compta Durable, nous sommes en train d’inventer l’indice de durabilité de l’entreprise : grâce à CARE, on peut prouver si l’on est durable, ou pas. Mon souhait, c’est que toutes les entreprises, de tous les pays, utilisent cette comptabilité. L’entreprise n’est pas une association humanitaire, elle continue de gagner de l’argent, mais elle le gagne bien. Mesurons, la réalité, mesurons l’utile, mesurons l’essentiel et non le superficiel….

Hervé Gbego, président, Compta Durable

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